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Le Magistère de l’Église catholique et les régimes politiques

Portrait de Filippo-modérateur
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Temps de lecture estimé : 7 min 30

Depuis plus de 2000 ans, l’Église s’est trouvée confrontée à des régimes politiques extrêmement divers.

Née au sein du Principat (appelé communément et improprement « Empire romain »), elle s’est développée au point d’être aujourd’hui présente dans pratiquement tous les pays du monde, pays qui ont adopté des régimes très variés.

La question se pose de savoir si l’Église a une légitimité pour demander à ses fidèles de soutenir telle ou telle forme de régime politique, ou bien si elle doit rester neutre en la matière.

Historiquement, de très fortes variations se sont manifestées au cours du temps, et le Magistère n’a cessé d’affiner sa position sur le sujet.

 

Le grand principe a été donné par le fondateur de l’Église, Jésus de Nazareth lui-même lorsqu’il a dit : « Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu » (Évangile selon saint Luc, chapitre 20, verset 20).

I.              La perception du pouvoir politique par la doctrine de l’Église

Deux facteurs jouent dans la relation entre Magistère et régimes :

  • Le principe de la religion d’État
  • La question de la liberté religieuse

La religion d’État fut la seule conception possible jusqu’au XVIIIe siècle environ, et ce pour toutes les religions. L’idée qu’un individu puisse librement choisir sa religion ou en changer ou ne pas en avoir était totalement étrangère aux périodes précédentes. Le principe était que la religion du Prince était celle de tous ses sujets. Ce principe demeura en vigueur lors du schisme de 1054 avec les orthodoxes tout comme avec la Réforme à partir de 1517.

L’Édit de Nantes (1598), cas unique en Europe, reconnaît qu’en France une autre confession chrétienne a le droit d’exercer librement son culte, celui-ci étant cependant strictement contrôlé par le pouvoir politique et réservé à des lieux bien précis.

La véritable liberté de conscience et la tolérance religieuse apparaissent en Amérique. Les premiers colons ont souvent connu la persécution religieuse en Europe et veulent que la liberté religieuse soit réelle là où ils s’implantent (Mayflower, 1620).

La doctrine officielle de l’Église (le Magistère), pendant tout ce temps, ne suit pas le mouvement. Il reste étranger à l’idée de liberté religieuse, sauf si quelqu’un veut se convertir à la foi catholique. Les régimes importent peu (Monarchie, Empire) du moment que le catholicisme reste religion d’État.

La liberté religieuse est fermement condamnée par l’Église jusqu’à la fin du XIXe siècle. Dans la lettre encyclique Quanta Cura de 1864, paragraphe 5, le pape Pie IX reprend l’expression de son prédécesseur Grégoire XVI qui qualifie de délire l’affirmation suivante : « La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme. Ce droit doit être proclamé et garanti par la loi dans toute société bien organisée. »

 

Un tournant se produit cependant avec le Pape Léon XIII concernant la République française.

En 1875, la IIIe République est fondée, et évolue rapidement vers un rejet de plus en plus fort du catholicisme. La grande majorité des catholiques restent royalistes et voient la République comme un régime impie qui doit être combattu pour revenir au seul « régime chrétien », la monarchie.

En 1892, par l’encyclique Inter innumeras sollicitudines, le Pape Léon XIII invite les catholique de France à un « ralliement » à la République. Ainsi le Magistère prend le contre‑pied des fidèles, qui sont souvent déchirés mais suivent progressivement la volonté de Léon XIII.

Le XXe siècle est marqué par l’avènement des deux grands régimes totalitaires athées et leur volonté (surtout le communisme) d’éradiquer toute forme de religion.

À la fin du XXe siècle, spécialement par le texte du Concile Vatican II Dignitatis Humanae (1965), l’Église reconnaît pleinement la liberté religieuse et la présente comme un devoir grave tant pour les personnes que pour les organisations politiques.

La foi doit non seulement pouvoir être professé individuellement mais doit également pouvoir se manifester publiquement par un culte.

Nul ne doit être forcé en quoi que ce soit en matière de religion. Chacun est tenu de chercher la vérité et d’y adhérer dès qu’il la connaît, mais cette adhésion ne doit être soumise à aucune pression, qu’elle vienne de personnes, de groupes ou des pouvoirs publics.

 

Nous assistons donc au cours des siècles à un changement complet de l’attitude de l’Église au regard des deux questions que nous avons soulevé au départ, à savoir la religion d’État et la liberté religieuse. La religion d’État qui suppose une coercition sur les citoyens est repoussée avec force au nom de la liberté religieuse qui devient un principe fondamental, et même la première de toutes les libertés, comme on le voit dans de nombreux discours du Pape Jean‑Paul II.

II.            Le Magistère et les régimes politiques dans la période contemporaine

Aujourd’hui c’est donc la liberté religieuse qui est le critère que l’Église utilise pour « juger » les régimes. Ce critère ne recoupe généralement pas la typologie communément adoptée qui place un curseur entre démocratie et dictature. Étudions les régimes contemporains et voyons quelle est leur perception par l’Église.

A.          Régimes totalitaires athées

Le nazisme et le communisme ont été formellement condamnés par deux encycliques jumelles publiées en 1937 (Divini Redemptoris et Mit Brennender Sorgen). Dans ces deux régimes la liberté est soit nulle soit très fortement limitée. Aujourd’hui la Corée du Nord, avec son régime stalinien, détient la palme des persécutions contre toute forme de religion. Des milliers de croyants croupissent dans des camps de concentration pour le seul motif de croire en Dieu.

Le Magistère est en opposition frontale avec ces régimes et n’a pu que se réjouir de leur chute, spécialement en 1945 en Allemagne et en 1989-1991 dans les Pays de l’Est et en URSS.

B.          Régimes dictatoriaux

1.           Régimes civils

Ces dictatures peuvent être déclarées ou bien être des dictatures de fait comme on le voit avec les pseudo démocraties africaines.

Les dictatures sans contenu idéologique particulier sont mal vues du Magistère car l’Église défend toutes les libertés humaines et non seulement la liberté religieuse.

Dès lors que la liberté religieuse est respectée, l’Église peut cependant entrer en dialogue avec ces régimes pour essayer d’obtenir une extension progressive des autres libertés.

2.           Régimes à religion d’État

Le Bhoutan est le seul pays à religion d’État bouddhiste où l’État organise la répression des autres religions.

Ce sont surtout les terres d’islam qui sont concernées par les persécutions religieuses aujourd’hui. L’islam ne comporte pas l’idée de liberté religieuse. Sur ce point il entre frontalement en conflit avec le Magistère de l’Église.

Dans les pays majoritairement islamiques, les conversions de l’islam vers d’autres religions est concrètement impossible. Elle est parfois réprimée par l’État.

Le cas extrême est l’Arabie Saoudite, considérée comme une grande mosquée. Aucune autre religion que l’islam n’a droit à un quelconque culte public. Les très nombreux étrangers non musulmans n’ont pas le moindre droit de vivre leur foi publiquement. Pour le régime saoudiens, toute idée de quitter l’islam est impossible puisqu’elle est punie de mort.

La religion, hors islam, est donc combattue avec une violence toute aussi grande qu’en Corée du Nord. L’Église ne peut que réclamer le droit à la liberté religieuse sans pour l’instant être entendue.

C.          Régimes démocratiques

Ces régimes peuvent prendre différentes formes : principalement république ou monarchie démocratique.

Contrairement aux régimes dictatoriaux, c’est souvent la liberté religieuse qui est visée plutôt que les libertés civiles.

La République française porte une longue tradition de persécution des catholiques depuis la Révolution. L’écrasement du soulèvement vendéen et l’interdiction sous peine de mort de tout culte catholique n’ont jamais quitté la mémoire historique française. De même, en 1905, les expulsions des congrégations et les « inventaires » furent de grands traumatismes même si Léon XIII avait appelé les catholiques à se « rallier » à la République, comme mentionné plus haut.

La Suisse, très ancienne démocratie, avait dans sa constitution deux articles explicitement anti-catholiques jusqu’en 1973.

En Inde, de 1996 à 2004, le parti au pouvoir, appelé BJP, a soutenu de violentes persécutions religieuses dirigées contre tous les non hindous.

 

A contrario, les États‑Unis sont une authentique terre de liberté pour les religions. La liberté religieuse est une pierre angulaire de la vie publique américaine depuis ses origines. Beaucoup de présidents des États‑Unis ont manifesté leur ferme attachement à la liberté religieuse, même si certains se sont permis quelques entorses à ce principe fondateur de la nation américaine.

La monarchie britannique, où l’anglicanisme reste nominalement religion d’État, accueille en son sein des adeptes de toutes religions sans aucune distinction, en leur accordant même parfois des pratiques très inhabituelles dans un pays européen (exemple : turban sikh autorisé chez les policiers).

 

La démocratie n’est donc pas du tout une garantie pour la liberté religieuse, liberté devenue fondamentale dans l’enseignement de l’Église.

 

Conclusion

Nous constatons que le Magistère de l’Église, à notre époque, a bien intégré la séparation entre « César », le pouvoir politique, et Dieu, selon la volonté de son Fondateur exprimée dans l’Évangile comme nous l’avons vu dans l’introduction.

À ce titre, il ne se prononce pas sur la nature des régimes eux-mêmes, mais sur les libertés qu’ils concèdent concrètement aux populations qu’ils régissent, au premier rang desquelles se trouve la liberté religieuse.

 

 

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Commentaires

Portrait de Nénuphar

Merci Filippo pour cet article éclairant. Mais j'ai du mal à comprendre une chose : comment se fait-il que l'Église puisse affirmer vigoureusement un point de doctrine essentiel (la liberté religieuse c'est du délire) dans une encyclique, puis déclarer officiellement le contraire cent ans plus tard, et même militer de toutes ses forces pour cette idée opposée à la première ?

L'encyclique étant un document porteur d'une très grande autorité dans l'Église, comment concilier la confiance dans le magistère, et un tel revirement ?

Portrait de Filippo-modérateur

Dans l'histoire, il existe très peu de civilisations ayant émis l'idée même d'une quelconque liberté religieuse. La seule liberté était de se convertir à la religion dominante, et encore cette conversion était-elle souvent vue comme suspecte, puisqu'elle apportait généralement des avantages juridiques et matériels au converti.

Un exemple parlant : au moment de la Réforme, les Princes d'Europe font leur choix. Certains restent catholiques, d'autres passent à la Réforme. Ce qu'on appelle aujourd'hui l'Allemagne est alors une poussière de plus de 300 principautés. Chaque prince fait son choix, et ses sujets sont obligés de choisir la même religion que lui. Ce principe a été énoncé lors de la paix d'Augsbourg en 1555. La formule en latin est : Cujus regio, ejus religio qui se traduit : Tel prince, tel religion. Donc à l'intérieur du christianisme, même pour les réformés, il n'est pas question de liberté religieuse individuelle.

L'Edit de Nantes signé par Henri IV en 1598 est une nouveauté extraordinaire : il reconnaît la liberté de culte aux protestants, toutefois selon plusieurs limites.

C'est le début d'un long chemin vers la reconnaissance de la liberté religieuse individuelle.

Il est tentant de blâmer l'Eglise catholique de pas avoir été plus rapide pour accepter une liberté qui était déjà pratiquée de fait depuis l'époque des Lumières. Cependant il faut reconnaître qu'elle a non seulement fini par l'accepter mais qu'elle en est devenu l'un des plus ardents promoteurs, comme on l'a vu notamment dans la lutte contre l'intolérance absolue du communisme.

Sur la question de la vitesse de "conversion" à la liberté de religion, on doit dire que d'autres religions sont moins "rapides".

On invoque souvent un verset du Coran (II, 256) qui dit : "Point de contrainte en religion". Cependant beaucoup de courants de l'islam punissent de mort l'apostasie, et cette sentence est aujourd'hui effectivement appliquée dans plusieurs pays.

En Inde, on constate dans certains Etats une intolérance religieuse exacerbée. Même le bouddhisme connaît ou connaissait l'intolérance.

Donc cette évolution du Magistère est légitime, tout comme sur beaucoup d'autres points, dès lors qu'il ne s'agit pas de dogme, mais de contingence historique.

Portrait de Nénuphar

Je suis bien consciente de ce que tu dis. Je ne reproche pas à l'Église d'avoir eu besoin de temps pour cheminer avant de reconnaître la liberté religieuse, dont Jean-Paul II a dit qu'elle était le droit de l'homme le plus important.

Ma question portait sur notre rapport au magistère de l'Église. L'encyclique est un document porteur d'une grande autorité, même si ce n'est pas un dogme. Comment recevoir une encyclique si, dans l'histoire de l'Église, il est arrivé qu'un pape y affirme avec force un élément doctrinal qui s'est révélé erroné par la suite.

À quoi servent les encycliques dans ce cas ? Ne doit-on soumettre notre intelligence qu'aux dogmes ?

Portrait de Filippo-modérateur

Le rapport au magistère ne dépend pas seulement du type de document qui l'énonce, mais également du thème sur lequel il s'exprime.

Les thèmes sur lesquels les Papes ont écrit des encycliques sont très divers. Ici nous voyons un exemple de contradiction qui porte sur un élément certes très important, mais qui n'engage pas le cœur de la foi.

Il faudrait trouver d'autres exemples pour lesquels l'Eglise a du admettre qu'elle devait se rallier à une vérité qui n'était pas de son fond propre après avoir enseigné une doctrine contraire, puis voir quelles ont été les modalités de ces renversements.

Certes l'intelligence ne doit pas être soumise qu'aux dogmes. Cependant les lettres encycliques ne sont pas infaillibles et n'ont jamais prétendu être telles. Les fidèles doivent y exercer leur intelligence et il leur est permis d'y déceler des failles.

Portrait de Cat-modératrice

Réponse du philosophe Pascal Jacob que j'ai consulté sur Facebook :

L'autorité ne s'attache pas à la nature du document, mais à la forme que le pape donne à son affirmation. Est infaillible une affirmation dans laquelle le pape dit clairement qu'il engage son ministère infaillible. Peu importe qu'il le fasse dans une encyclique ou pas.

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